En choisissant de me confier à cet immaculé écran dépourvu de raison, je compte également me défouler sur cet innocent clavier dépourvu de sentiments et de nerfs. Toutefois, dans cette expression de mon amertume et de mes tourments, je m’efforcerai de ne pas céder à la critique stérile ni la réprimande. En fait, mon intention est moins d’imposer une pensée unique – la mienne – que de proposer une réflexion, sans excès de prétention de ma part. C’est aussi par devoir de charité chrétienne, voire de correction fraternelle, d’une fraternité qui s’impose comme solution aux conflits potentiels dans l’humanité et l’Église[ii]. J’espère que nous nous comprendrons dans les lignes qui suivent…
Fruits, casquettes et chapeaux, fleurs naturelles ou artificielles, eau, jus et diverses autres boissons, bougies et lampions, bonbons et beignets, éventails, masques hypoallergéniques, et même objets de piété et sacramentaux… La liste des marchandises proposées au cimetière Saint Lazare en ce 1er novembre à l’occasion de la prière pour les défunts est loin d’être exhaustive! Il y avait même des services de nettoyage et de lavage des tombes proposés par des jeunes et des enfants.
Cela rappelle la page d’évangile où notre Seigneur Jésus-Christ expulse les marchands du temple[iii]. Nous pouvons probablement tous nous accorder sur le fait que le besoin des produits et services proposés est bien réel. De même, nous pouvons tous admettre qu’en dehors des emballages et autres déchets jetés çà et là, les marchands n’étaient pas à l’intérieur du cimetière et n’entravent donc pas a priori le recueillement des fidèles, pas plus qu’ils ne troublent le paisible sommeil des discrets résidents de saint Lazare.
Mais au-delà de ces constats communément partagés, ma réflexion s’oriente sur un autre plan, le fait le plus marquant étant, de mon point de vue, l’identité des vendeurs. Si en effet je ne m’abuse, on n’y compte qu’une infime minorité de catholiques, à en juger par l’apparence. Pour ne pas dire que je suis choqué, cela m’interpelle à plus d’un titre.
En effet, la communauté catholique du Sénégal n’est pas épargnée par le chômage et le manque d’emploi. D’ailleurs, dans mes modestes engagements au sein de l’Église, j’ai pu constater que les catholiques y sont peut-être plus vulnérables à cause, comme disait quelqu’un, de leur légendaire retenue qui frise la frilosité. N’y a-t-il pas alors, dans les rassemblements de l’Église, autant d’occasions de se faire des revenus ? Ces services pourraient même être permanents. À moins bien entendu, et j’espère sincèrement qu’il n’en est pas ainsi, qu’un orgueil malsain nous en empêche !
Admettons maintenant que le caractère frileux collé par certains à la communauté catholique se révèle inexistant. Les membres de notre Église seraient de grands entrepreneurs, à l’image des baol-baols avec un sens élevé des affaires. Pensez-vous alors qu’un baptisé pourrait vendre un certain café identifié comme propriété d’une ville ou d’une certaine communauté religieuse que je ne voudrais pas nommer pour ne pas l’offenser ? Est-il concevable qu’un catholique, identifié comme tel, puisse proposer à la vente des chapelets et autres produits liés à leur religion aux communautés issues de l’autre lignée de notre père Abraham lors de leurs pèlerinages et sur les lieux de leurs expressions cultuelles ??? Je ne pense pas exagérer en disant que cela relève quasiment de l’utopie.
On pourrait m’opposer la sacro-sainte bonne cohabitation interreligieuse ou le dialogue islamo-chrétien à la sénégalaise tant vanté au fil des décennies et qui fait la fierté de notre pays. D’autres évoqueraient certainement l’amour du prochain, la charité chrétienne pour expliquer et justifier la situation décrite plus haut autour du cimetière saint Lazare en ce 1er novembre, aux abords de nos paroisses et lieux de pèlerinage.
Pour ma part, je me serais volontiers incliné en signe de respect et d’admiration devant les adeptes de cette charité. Mais ne leur en déplaise, je la trouve, mal ordonnée, voire trop mal placée. Il n’y a en effet aucun mal à proposer des produits et des services à sa propre communauté religieuse. Il ne s’agit pas de développer des activités économiques exclusives dans le cadre d’un communautarisme religieux ou d’un repli identitaire, mais d’un pragmatisme entrepreneurial qui saisit des opportunités utiles à soi et à sa communauté religieuse.
Dieu seul sait quelles incantations font certains vendeurs sur les produits qu’ils nous proposent, avec tous les risques et potentiels effets néfastes sur les baptisés. Sans pousser la réflexion plus loin dans ce sens, il apparaît déjà qu’il y a là un manque à gagner énorme, qui s’évalue en termes économiques et s’apprécie aux plans social et spirituel s’il en était possible.
Pourquoi alors laisser cette florissante et importante économie aux mains de personnes extérieures à notre communauté ?
Par exemple, il est possible d’ouvrir une boutique (cantine) à saint Lazare pour la vente de fleurs, bougies, sacramentaux et toutes choses utiles lors des enterrements ou pour nos régulières visites au cimetière. Si un tel projet est porté par un des organes du diocèse, il permettrait non seulement de créer de l’emploi au sein de la communauté, mais aussi de générer des fonds dont on aura toujours besoin.
À toi, mon frère et toi ma sœur, notamment toi qui es en recherche d’emploi, je voudrais dire qu’il y a là une niche d’emplois décents et des revenus honnêtes. Je t’exhorte, par la tendresse de Dieu, à offrir généreusement tes talents et tes services à l’Eglise. Elle n’est pas que le cadre d’expression de ta foi ; elle peut aussi être un domaine d’intervention de ton entreprise. C’est là un moyen à la fois d’être utile au Corps du Christ dont tu es membre à part entière[1] et de subvenir à tes besoins par tes propres mains[2].
Par-delà le diocèse de Dakar, mon exhortation s’adresse à toute l’Église locale.
En ce jour où nous faisons mémoire de tous les saints, je prie que leur vie, particulièrement celle des bâtisseurs d’églises et de l’Église, nous inspire pour perpétuer leurs œuvres à la gloire du Seigneur Jésus-Christ !
An de grâces 2023, en la solennité de la Toussaint.
Fraternellement.
Serge COLY
[1] Jean 2, 17
[2] Conformément à l’esprit de la lettre encyclique Fratelli Tutti du Pape François (03 octobre 2020)
[3] Matthieu 21, 12
[4] 1 Corinthiens 12, 27
[5] Actes des apôtres 20, 34
