Foi et Science : Les objections de la modernité face à l’Anthropologie chrétienne

La vision chrétienne de l’homme est confrontée de nos jours, à plusieurs défis relatifs aux idéologies et courants de la modernité qui expriment une nouvelle conception de l’homme, caractérisée par un anthropocentrisme, qui proclame la liberté et l’autonomie absolue de ce dernier. Avec l’essor de la technoscience, nous assistons à une nouvelle explication de l’homme, qui étend ses racines de plus en plus dans notre sphère sociétale. C’est justement cela, que nous voulons essayer de décrypter dans ces quelques lignes, pour y réfléchir aussi succinctement, à la lumière de la Révélation chrétienne et de donner des réponses concernant le mystère que constitue l’homme.

Anthropocentrisme et Athéisme

L’homme moderne est habité par des désirs plus que le désir de l’Infini. Il veut se réaliser par ses propres forces, par sa propre capacité et son propre génie. En effet, le désir de l’homme et de la femme de la Genèse, de vouloir  ‘‘être des dieux’’, est celui de l’homme de notre temps sur ses multiples expressions.  Ce désir se traduit dans l’athéisme moderne, qui pose  un défi  à la conception chrétienne de l’homme. Car derrière l’athéisme, il y’a « un schéma de rivalité entre l’homme et la divinité : si Dieu existe, l’homme n’est plus rien, il ne peut plus exister. Si l’homme existe vraiment, Dieu ne doit plus exister »[1]. De surcroît, l’athéisme est la «  seule grande tentation de l’homme (…) l’homme qui cherche la vérité est celui qui l’a connue d’une manière ou d’une autre et qui l’a surmontée. Il est celui qui a trouvé sens à son existence »[2]. Depuis longtemps, notre société moderne est affectée par l’athéisme, par l’incroyance et l’indifférence religieuse, de même par la crise de sens, à laquelle la foi chrétienne se doit  de renouveler sa réponse aujourd’hui. Sur la question de l’athéisme contemporain, il faut retenir plusieurs formes, nous avons l’athéisme idéologique, politique et totalitaire, celui du nazisme et du communisme. De plus, il faut mentionner l’athéisme matérialiste et capitaliste qui fait de l’argent son Dieu. Il existe enfin un athéisme dit philosophique qui a surfé sur le thème de la mort de Dieu.

Des anthropologies diverses

Une autre objection du discours chrétien sur l’homme qui se pose, est la création de l’homme et du monde. Cette objection est souvent formulée ainsi : «  comment pouvez-vous concilier votre conception de la création de l’homme avec ce que nous dit la science, non seulement sur le commencement du monde (le big-bang), mais encore sur l’évolution et le développement de progressif de la vie ? »[3]. Nous voulons évoquer ici  la théorie de DARWIN. La théorie Darwinienne est une partie d’une théorie scientifique : celle  de l ‘évolution des espèces. Selon lui, les espèces animales et végétales ont dû changer pour survivre. Seuls ce qui survivent et se reproduisent ont des descendants : c’est la sélection naturelle. Au fur et à mesure de cette évolution, les humains sont apparus parmi les autres animaux[4].

 Cette théorie remet en cause l’enseignement que nous livre la Genèse sur l’origine  des Hommes et la théorie du monogénisme que nous enseigne l’Eglise, selon laquelle tous les humains dérivent d’un couple unique.

Cependant en 1996 le Pape Jean Paul II a reconnu la théorie de l’évolution, disant qu’il était plus que hypothèse, alors que jusqu’à PIE XII, celle-ci était rejetée par l’Eglise et DARWIN relégué à l’index. Toutefois en reconnaissant la théorie Darwinienne, il a condamné les théories de l ‘évolution qui considèrent l’esprit comme émergeant des forces de la matière vivante ou comme simple épiphénomène de cette matière[5].Dans l’encyclique Humani Generis,  son prédécesseur PIE XII  reconnaît explicitement que les théologiens et les scientifiques peuvent débattre de l’origine du corps humain en tant qu’il vient d’une matière vivante pré-existante, l’âme elle-même étant directement créée par Dieu.

En outre, Jean Paul II soutenait que : « la religion et la science sont compatibles, mais incomparable, nous rassurant avec certitude que nous pouvons tous tirer profit « de la fécondité  d’un dialogue confiant entre l’Eglise et la science »[6]. Quant au Pape Benoit XVI précise le point de vue en 2007.  Le christianisme a fait l’option de la priorité de la raison créatrice au début de tout et principe de tout. Il a ainsi rejeté la seconde option possible, celle de la priorité de l’irrationnel selon laquelle tout ce qui fonctionne sur la terre et dans nos vies serait occasionnel et un produit de l’irrationnel et affirme que chacun de nous est le fruit d’une pensée de Dieu. Cette prise de position ne contredit pas la théorie de l’évolution, mais  il refuse que cette théorie dicte la vision qu’on doit avoir de la personne[7]. Dans son allocution à l’académie pontificale des sciences, le Pape François explique en octobre 2014 que le « big-bang », qui est aujourd’hui considéré comme les origines du monde, n’est pas en contradiction avec l’intervention créative de Dieu, au contraire, il la nécessite. Il poursuit en expliquant que « l’évolution dans la nature n’est pas incompatible avec la notion de la création, parce que l’évolution requiert la création des choses qui évoluent »[8].

Par ailleurs, la différence sexuelle  qui caractérise le mystère de l’homme et celui depuis les origines, est remise en cause au nom des exigences d’autonomie totale de la liberté humaine et de la relativisation de tout ce qui nous est imposé au nom de la nature. Chaque homme dans sa liberté et selon ce qui lui convient, peut choisir le sexe qu’il veut. Ce refus d’un aspect de notre être créé est solidaire du refus de toute dépendance de l’homme  envers Dieu. La formule de Simone de Beauvoir  qui note ceci : «  elle est femme sans avoir été consulté »[9], n’est-elle pas révélatrice de ce que nous soulignons ?

A cette problématique, s’ajoute l’idéologie du genre, qui montre combien les hommes ont du mal à accepter le donné de la création qui institue un certain nombre de différences qui s’imposent à eux sans qu’ils aient été consultés.

Le Transhumanisme

La problématique majeure du discours anthropologique se situe  sur la question du transhumanisme. Le transhumanisme se définit comme : « un mouvement culturel et intellectuel prônant l’usage de la raison et de techniques scientifiques afin d’améliorer le physique et le mental de l’homme. Ni religieux, ni politique, il vise à corriger ses défauts « homme réparé », à accroitre ses performances « homme augmenté »[10]. Il envisage également améliorer les capacités physiques et cognitifs des êtres humains et de supprimer le vieillissement et la mort.

Certains scientifiques nous annoncent aujourd’hui la naissance d’un monde plus humain aux possibilités radicalement renouvelées, en raison des NBIC, abréviation qui correspond aux quatre disciplines les plus nouvelles : Nanotechnologie, Biotechnologie, Informatique et Cognitique. Les progrès de ces disciplines permettraient d’entrevoir à brève échéance un recul prodigieux de la mort permettant à chacun de vivre mille ans, pour aboutir à la mort de la mort[11]. Les tenants de ces disciplines nous promettent avec beaucoup de certitude une mutation telle de l’humanité, que celle-ci  s’ouvrira « à une vie proprement  transhumaine, étant donné que nos limites humaines seront franchies »[12]. C’est justement dans cette optique scientifique que  Francis Fukuyama nous dit que : « Nous en aurons définitivement fini avec l’histoire humaine, parce que nous aurons aboli les êtres humains en tant que tels. Alors commencera une nouvelle histoire »[13]. L’évolution vers cette situation transhumaine est prétendument se réaliser par le progrès  rapide de ces quatre disciplines : La nanotechnologie, la biotechnologie, l’informatique et la cognitique. Il est d’ailleurs prédit pour les années 2030-2050[14] , l’élimination radicale de la maladie, du vieillissement et de la mort.

L’homme : être matériel et spirituel

De ce qui est évoqué comme prétention de la science moderne, nous pensons que la tendance de celle-ci est de vouloir réduire  la réalité de l’homme à une entité matérielle qui se suffit à elle-même comme purement naturel. Un être qu’on peut manipuler, programmer en sa guise. Il faut l’affirmer que  le danger de la recherche scientifique sur l’homme est  d’avoir déconsidéré la dimension spirituelle, oubliant que l’homme n’est pas seulement matériel, mais matière et esprit, capable de  s’auto-transcender et capable de l’au-delà. En effet, comme le souligne Bernard SESBOUE : « l’homme est considéré comme une chose industrieuse, indéfiniment industrieuse ».  Dans le même sillage, le Concile Vatican II remarque que notre monde d’aujourd’hui est:

Marqué par une situation diverse si complexe, un très grand nombre de nos contemporains ont beaucoup de mal à discerner les valeurs permanentes ; en même temps, ils ne savent pas comment les harmoniser avec les découvertes. Une inquiétude les saisit et ils s’interrogent avec un grand mélange d’espoir et d’angoisse sur l’évolution actuelle du temps. Celle-ci jette à l’homme un défi et l’oblige à répondre.[15]

L’homme moderne a foi à la science, qui selon lui, est la seule qui peut le libérer de sa plus grande préoccupation existentielle : la mort. Ainsi, si l’homme compte sur lui-même, sur le progrès scientifique pour avoir « la vie éternelle », se pose alors un grand défi à la foi chrétienne, à savoir, la nécessité de la grâce ?   L’homme aurait-il besoin encore de la grâce pour être sauvé ? Le discours sur la grâce est-il recevable encore aujourd’hui ? Que serait l’homme « augmenté » du transhumanisme, serait-il l’humain que nous connaissons capable de raisonner, de sentir, de socialiser, de s’autotranscender et capable d’amour ? Où sera-t-il tout simplement un robot configuré ? Quelle pourra être la conscience de l’homme de 600 ans, gardera-t-il même la conscience de sa propre identité, quand il aura affranchi les limites de la postmortalité et de la transhumanité ? Si la science parviendrait à réaliser cette vie transhumaine en éliminant la mort, nous penserons alors, dans le même sens que SESBOUE  que : « ce serait donc le sens de notre vie qui disparaitrait : une vie terrestre indéfinie est impensable, parce que son sens se noue dans l’acte de mourir. Le sens de notre vie terrestre est lié au sens de notre mort »[16].

La crise de l’homme d’aujourd’hui est une crise spirituelle et de sens. Il nous faudra redonner la primauté au spirituel. La primauté spirituelle, entendu au sens personnaliste et théologique du terme. Il est compris  au sens personnaliste comme : la quête de sens ultime de l’humanité. Le terme spirituel chez Mounier s’oppose au spiritualisme et à l’idéalisme, car il est lié au sens chrétien de l’incarnation. Le spirituel exprime la capacité de l’esprit à refuser la résignation au monde tel qu’il est[17]. Dans le sens théologique, il convient de souligner que l’homme d’aujourd’hui en quête de la vérité sur soi, du sens de son existence et de la quête de sa destinée ne peut trouver de réponse profondément satisfaisante que dans sa relation avec Dieu à travers le Mystère du Christ. Le Dieu qui nous a créés, a  fait resplendir la vérité  de son dessein pour nous les hommes en son Fils unique Jésus Christ. C’est pourquoi le Concile affirme que «  le mystère de l’homme ne s’éclaire que dans le mystère du verbe incarné » (GS. 22). En effet, l’homme en tant que mystère ne peut se comprendre que dans le Mystère Divin. Ce Mystère Divin, s’est incarné en l’homme-Dieu, Jésus qui est Mystère de Dieu, pour nous révéler le mystère de notre être.

 L’homme qui veut se comprendre, comme le dit  Jean Paul II : « ne doit pas seulement se limiter pour son être propre de critères et des mesures qui seraient immédiats, partiaux, apparents et superficiels, mais il doit dans ses angoisses et interrogations et aspirations profondes s’approcher du Christ »[18]. Ceci étant, la tâche fondamentale de l’Eglise est de diriger le regard de l’homme, d’orienter la conscience et l’expérience de toute l’humanité vers le mystère du Christ, d’aider les hommes à se familiariser avec la profondeur de la Rédemption qui se réalise dans le Christ[19].

En ultime ressort, nous pensons que l’enseignement biblique et chrétien doit être en aggiornamento permanent avec l’évolution de la pensée contemporaine. Par conséquent,  l’anthropologie théologique  doit pouvoir aussi entreprendre la démarche systémique, dans une approche dialogique et herméneutique avec les situations humaines et les pensées contemporaines, pour interpréter l’existence humaine et lui apporter une lumière nouvelle, selon la  vérité et la splendeur de la Révélation. C’est en ce sens que Jean Paul II, en dépit des critiques  qu’il a fait à l’endroit de certaines sciences humaines, reconnaît en revanche le rôle de ces disciplines, et soulignait en ces termes :

La doctrine  sociale de l’Eglise, a une importante dimension interdisciplinaire. Pour mieux incarner l’unique vérité concernant l’homme dans les contexte sociaux, économiques et politiques différents et en continuel changement, cette doctrine entre en dialogue avec les diverses disciplines qui s’occupent de l’homme, elle en assimile les apports et elle l’aide à s’orienter, dans une perspective plus vaste, vers le service de la personne, connue et aimée dans la plénitude de sa vocation[20].

Père Jules Joseph DIEDHIOU, OMI

Originaire de la ville de Ziguinchor, Religieux missionnaire oblat de Marie Immaculée, en Mission en Guinée-Bissau. Passionné de la recherche sur l’anthropologie théologique et de la théologie herméneutique, dans  dialogue entre la foi et la raison moderne, entre la foi et l’espérance humaine, entre la foi chrétienne et celle des autres religions.

[1] SESBOUE Bernard ; l’homme merveille de Dieu, Salvator, Paris, 2015, p. 120.

[2] Ibid.

[3] Ibid.p. 125.

[4] Cf.rts.ch/decouverte/sciences-et-environnement/animaux-et-plantes/4643689-questce-que-la-theorie-de-darwin.html. Consulté le 11 novembre 2021 à 9h15mn.

[5] Intervention du Pape Jean Paul II devant l’académie pontificale des sciences, le 22 octobre 1996.

[6] Discours à l’académie des sciences, 28 octobre 1986.

[7] Cf.Le Figaro. Actualité en direct et information continu « copie archive » ( version du 20 décembre 2008 sur l’internet archive)

[8] Andréa Fradin, « En éprouvant le big-bang et la théorie de l’évolution, le pape François, n’est pas si moderne » (archive, in sate.fr,29 octobre 2014.

[9] SESBOUE Bernard ;Op.Cit. p. 129.

[10] www.Cairn.info-revueh-humanisme-2016-2-page102.Htm.

[11] Cf. Laurent Alexandre, La mort de la mort, JC Lattés, Paris, 2011.

[12] SESBOÜE Bernard, L’homme merveille de Dieu, p. 239.

[13] FUKUYAMA Francis, cité par Jean Jean-Guilhem Xerri, «  le transhumanisme ou quand la science-fiction devient réalité », in Documents-épiscopat, n°9/2013.

[14] Cf. SESBOÜE Bernard, L’homme merveille de Dieu, p. 239.

[15] VATICAN II, Constitution pastorale Gaudium et Spes, n° 5.

[16] SËSBOUE Bernard ;Op.Cit.p.125.

[17] Cf. «  le spirituel et l’avenir du christianisme, Gui Coq dans Mounier (2008), pages 95-109.

[18] JEAN PAUL II, Lettre Encyclique, Redemptor Hominis, n° 10.

[19] CALVEZ Jean-Yves, L’homme dans le Mystère du Christ, le message de Jean Paul II, Desclée de Brouwer, Paris, 1993, p. 23.

[20] JEAN PAUL II, Lettre Encyclique, Centesimus annus, Libreria Editrice Vaticana, Rome, 1991, n° 59.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *