Espérer reste chose difficile, surtout en ces moments d’épreuve que traverse l’humanité. C’est précisément pour cette raison qu’il est important de redécouvrir le sens de l’espérance, qui nous fait tenir et avancer malgré l’âpreté du chemin. Pour ce faire, voici une petite contribution qui s’inspire largement du livre « Sperare » (Espérer) du professeur Giovanni ANCONA, un véritable chemin vers l’espérance1.
Espérer
Espérer, c’est, entre autres définitions, « croire », sans en être certain, que quelque chose puisse se produire d’une manière conforme à nos désirs2. Parler, alors, de l’espérance comme d’un pari, ainsi que le fait le professeur Giovanni ANCONA, c’est accepter le caractère quelques fois risqué de l’espérance, le pari étant une « action dont l’issue est incertaine ou comporte un défi ». Cela redit que, de nos jours, espérer n’est pas facile. Notre monde, en pleine mutation, n’offre pas toujours des lieux d’espérance (p.17). Il devient aisé de comprendre pourquoi dans notre société, dite post-moderne, se renforcent, chaque jour un peu plus, l’individualisme, l’égoïsme et le repli sur soi. En réalité, à bien des égards, se déployer, sortir de soi-même, s’ouvrir pour se projeter dans l’avenir se solde par l’échec ou la déception, qui peuvent constituer de graves blessures pour l’espérance. C’est à croire que celui qui affirmait que « s’ouvrir, c’est souffrir » avait bien raison. Et que dire donc des autres blessures de notre siècle : le terrorisme, la crise économique, les guerres, les catastrophes naturelles, etc. ? L’homme postmoderne se trouve à devoir vivre seul (p.19). Dans un monde de globalisation (p.20), il semble réduit à vivre dans une situation de « solitude globale », devant se déplacer « seul », (rester isolé chez soi, en cette période de pandémie) ou se contenter de liens virtuels, étant avec tous sans être avec personne (p.21). Tout cela fait dire que l’homme post-moderne vit de « petits espoirs » (p.22). Espérer étant exclusivement humain, (p.9), il cherche tant bien que mal, à travers son intelligence et son action, à ouvrir une brèche vers des lendemains meilleurs. Cette pandémie de Covid-19, qui nous tenaille encore, le dit à souhait. Les initiatives ne manquent guère pour sauver l’homme. À côté de ceux qui s’éloignent et se replient, il en est, fort heureusement, qui multiplient les occasions de rencontres dans le but de chercher une solution à un problème devenu de tous. Mais le fait que tout espoir comporte un risque, peut faire craindre le pire en même temps qu’est espéré le meilleur. L’agitation et l’incertitude notées çà et là ne font qu’en témoigner. C’est dire qu’en période de crise, de difficultés et de souffrances, l’espérance peut être gravement menacée. Cependant, partant du principe « Dum spiro spero » (j’espère tant que je vis), qui trouve un écho dans le dicton populaire selon lequel « l’espérance est la dernière à mourir », l’on peut affirmer que l’homme espère tant qu’il vit. En d’autres termes, l’espérance et la vie sont inséparables. L’espérance, même au niveau purement humain (espoir), nous amène à « croire » qu’un jour, les choses iront mieux. De ce fait, « espérer, c’est avoir confiance dans l’avenir, même s’il est imprévisible » (p.11). En outre, il est important de souligner que « l’homme n’espère jamais seul » (p.13). C’est dire que « l’espérance a une structure relationnelle, communautaire. Elle nous porte vers un autre que nous avec confiance » (p.13). De ce point de vue, « l’’espérance est toujours placée dans une perspective universelle et désire le bien tous » (p.14). Le vaccin contre le Coronavirus (Covid-19) que tous appellent de leur vœu, en est l’illustration la plus parfaite du moment. Espérer, c’est donc s’engager dans un pari qui, naturellement, peut être gagnant ou perdant. Et si l’on part du fait que toute notre vie est marquée par ces petits ou grands paris qui font nos journées, il n’y a nul risque à affirmer que chaque jour, l’homme fait l’expérience de l’espérance.
Espoir ou espérance ?
J’ai dit tantôt « espoir » tantôt « espérance » pour signifier la même chose. Mais est-ce juste ? La réponse est, sans ambages, non ! Car, il existe bel et bien une différence entre « espoir » et « espérance ». Ce point d’attention me paraît important. En effet, il convient de souligner que, même si dans le langage commun les mots « espoir » et espérance » sont souvent confondus, ils restent bien distincts. L’espoir se trouve dans la sphère purement humaine, tandis que l’espérance nous ouvre à une dimension surnaturelle. En d’autres termes, si l’espoir se caractérise par son aspect essentiellement humain, l’espérance, elle, nous porte vers l’Invisible, l’Inconnu, l’Ailleurs, qui transcendent nos capacités humaines. C’est ainsi qu’il est facile de faire la différence entre « j’espère gagner au loto » et « j’espère en la résurrection des morts ». Il va sans dire qu’un pas doit être fait de l’espoir à l’espérance. C’est un saut qualitatif qui vient donner une tournure nouvelle à la vie de chaque homme. Ces considérations sont nécessaires pour comprendre et garder l’esprit de l’espérance chrétienne qui, en Jésus-Christ, Dieu fait homme, nous donne de poser un nom et un visage sur l’Innommable, le Transcendant. C’est d’autant plus vrai que l’Incarnation ouvre un chemin de Dieu vers l’homme et de l’homme vers Dieu en qui il croit et espère. L’espérance chrétienne se fonde donc sur Jésus-Christ, révélation complète et définitive de Dieu le Père, qui a arpenté nos routes humaines, les remplissant de la présence de Dieu. Ainsi donc, si l’espérance est du domaine du religieux3, l’espérance chrétienne, quant à elle, garde toute sa spécificité dans le concert des religions.
Jésus-Christ, notre espérance
« SPE SALVI facti sumus » – dans l’espérance nous avons été sauvés, dit saint Paul aux Romains et à nous aussi (Rm 8, 24) […]. De fait « espérance » est un mot central de la foi biblique – au point que, dans certains passages, les mots « foi » et « espérance » semblent interchangeables. Ainsi, la Lettre aux Hébreux lie étroitement à la « plénitude de la foi » (10, 22) « l’indéfectible profession de l’espérance » (10, 23). De même, lorsque la Première Épître de Pierre exhorte les chrétiens à être toujours prêts à rendre une réponse à propos du logos – le sens et la raison – de leur espérance (cf. 3, 15), « espérance » est équivalent de « foi ». Ce qui a été déterminant pour la conscience des premiers chrétiens, à savoir le fait d’avoir reçu comme don une espérance crédible, se manifeste aussi là où est mise en regard l’existence chrétienne avec la vie avant la foi, ou avec la situation des membres des autres religions. Paul rappelle aux Éphésiens que, avant leur rencontre avec le Christ, ils étaient « sans espérance et sans Dieu dans le monde » (cf. Ep 2, 12)4.
Christ est notre espérance ! Voilà qui lie l’espérance du chrétien à sa foi (p.45) définie comme étant « la garantie des biens que l’on espère (et) la preuve des réalités qu’on ne voit pas » (He 11, 1). C’est dire que notre foi chrétienne repose sur le mystère du Dieu fait homme et est orientée vers l’avenir (p.45). Il existe donc une spécificité de l’espérance chrétienne : elle ne se réfère qu’à un événement : Jésus-Christ, mort et ressuscité. C’est donc la personne du Christ, son œuvre et sa vie, qui constituent le point focal de l’espérance chrétienne (p.46). Croire en Jésus-Christ, signifie alors se mettre à l’école de l’espérance. Il s’ensuit que l’espérance chrétienne se laisse éclairer par la lumière de la résurrection du Christ (l’événement de Pâques). Cependant, l’espérance chrétienne ne rend pas le chrétien étranger aux réalités de ce monde. Bien au contraire, elle le porte à renouveler sans cesse ses raisons de croire et d’espérer au milieu de l’orage et de la tempête. Loin donc d’inscrire le chrétien dans une certaine passivité qui le conduirait à subir les événements du monde, l’espérance chrétienne est réaliste et engageante. Elle ne vient pas absoudre le chrétien de toute difficulté. Mais, plutôt, elle lui donne la force d’affronter la réalité du quotidien et d’avoir raison de tout ce qui menace la vie.
En ressuscitant d’entre les morts, Jésus-Christ nous garantit un avenir qui n’exclut guère le présent, l’ici. Redécouvrir la valeur incommensurable de l’espérance chrétienne, c’est s’engager à donner chaque jour à l’homme des raisons de vivre, malgré les épreuves. Dans cette perspective, la pandémie de Covid-19, entre autres épreuves, ne serait-elle pas un lieu de vérification de notre espérance ? Le chrétien ne serait-il pas en train de courir le risque de « démissionner » ? Est-il vraiment un porteur d’espérance en ces moments difficiles ? Cette question de Jésus à ces disciples semble, toutes proportions gardées, se reposer à nous : « Voulez-vous partir vous aussi ? » (Jn 6, 51-58)
En effet, ces paroles de Jésus retentissent d’un ton nouveau en ces temps d’épreuve pour l’Église et pour le monde ; temps que l’on pourrait, sans risque de se tromper, qualifier d’inédits, tant ce qu’il se passe aujourd’hui interroge et inquiète aussi bien le croyant que le non croyant. Et le risque est grand de partir !
« Voulez-vous partir vous aussi ? »
Avant d’apprécier la réponse, sans ambiguïté, que donne Pierre à cette question cruciale de Jésus, il est bon que nous entrions davantage dans l’intelligence du verbe « partir » qui, ici, renferme un message d’une profondeur inouïe qu’il nous faut considérer pour recentrer notre espérance chrétienne et poursuivre notre « aventure » avec le Christ qui nous sauve. Qu’est-ce que donc partir ? S’il est vrai que partir implique, en général, l’idée de mouvement, pris dans ce contexte particulier, il pourrait en dire davantage. Voilà qui nous fait remarquer que nombre d’entre nous, bien que confortablement assis dans leur fauteuil, à la maison, au bureau et, peut-être même, dans nos églises (sait-on jamais), sont en train de partir, s’ils ne sont déjà partis. Car,
Partir, c’est renoncer au Christ,
Partir, c’est désespérer de Dieu quand vient l’épreuve,
Partir, c’est vouloir faire comme tout le monde,
Partir, c’est céder à la peur et à l’idolâtrie,
Partir, c’est répondre à la violence (qu’elle soit physique ou verbale) par la violence,
Partir, c’est se fermer à l’action de l’Esprit Saint,
Partir, c’est méditer le mal,
Partir, c’est diviser pour régner,
Partir, c’est se réjouir du malheur de l’autre,
Partir, c’est mépriser le faible et le petit,
Partir, c’est fermer son cœur,
Partir, c’est ne penser qu’à soi-même,
Partir, c’est refuser de tendre une main secourable à qui est tombé, lui ôtant partant toute chance de se relever,
Partir, c’est dire non à la paix, à la communion et à l’unité,
Partir, c’est succomber au piège très tentant du mensonge et de l’hypocrisie,
Partir, c’est s’obstiner dans le péché,
Partir, c’est mourir,
Partir, c’est…
Le décor des dangers qui nous guettent, en ce moment, est bien planté et la question de Jésus revient, encore plus retentissante et incisive : « Voulez-vous partir vous aussi ? » Que notre espérance nous donne la force de répondre : « Non, Seigneur, nous voulons rester, car rester c’est vivre. Nous voulons poursuivre notre marche avec toi, Soleil levant qui vient nous visiter et Lumière qui jaillit dans la nuit obscure de nos combats. Oui, nous voulons rester malgré tout ; nous voulons rester avec toi, Voie, Vérité et Vie, même si nous ne comprenons pas tout, car » à qui irions-nous, Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle » ». (Jn 6, 68)
Qu’en ces temps difficiles, cette réponse de Pierre, que je me suis permis de paraphraser, prenne chair en chacun de nous et nous aide à passer de l’espoir à l’espérance qui ne trompe pas. (Rm 5, 5)
Confiance ! Christ est avec nous.
Abbé Séraphin-Raphaël NTAB
Diocèse de Kolda
Professeur de Théologie Dogmatique
1 G. Ancona, Sperare. Una scommessa di libertà, Queriniana, Brescia 2018.
2 Cf. Dictionnaire Treccani.
3 L’espérance a une dimension religieuse. Par exemple, à l’époque préhistorique, les rites d’enterrement du Neandertal révèlent clairement la tension des humains à surmonter la mort et donc leur désir d’arriver à une existence immortelle, indestructible, éternelle ; une tension qui, globalement, est compréhensible dans un échantillon religieux de la vie et c’est pourquoi elle est présente dans toutes les religions du monde (p.27-28). La religiosité de l’homme, en d’autres termes, est reconnaissable dans sa nature spirituelle et donc dans son ordination implicite et transcendantale à Dieu et qui, en fait, est vécue dans des actes quotidiens, athématiques mais conscients (p. 29). En réalité, sans cette « Présence ultime » qui donne la vie (bien que tout le monde ne la reconnaisse pas), il devient presque impossible d’espérer. L’espérance, qui est constitutive de l’homme, ne peut se fonder que sur une réalité transcendantale.
4 Benoît XVI, Spe salvi, 1 et 2.
