Deux questions qui reviennent souvent et qui font débat au sein de la communauté chrétienne lorsqu’on aborde les mouvements de vie spirituelle, comme le Renouveau charismatique. Qu’est ce que prophétiser ? Est ce le fait de prédire l’avenir? Et le «parler en langues», se manifeste-t-il dans la proclamation d’un discours ou de paroles incompréhensibles? Sans vouloir trancher définitivement, Léonie Sarr, membre de la Communauté catholique JeunEspérance, spécialisée en Ecriture Sainte et en Théologie morale et professeur au Centre Saint Augustin à Dakar, apporte quelques éléments de réponse pour éclairer la lanterne des uns et des autres dans cette chronique que vous propose Fidespost.
Tous sont-ils apôtres ? Tous prophètes ? Tous docteurs ? Tous font-ils des miracles ? Tous ont-ils des dons de guérisons ? Tous parlent-ils en langues ? Tous interprètent-ils ? (1 Co 12, 29-30). Ces questions que Paul adressait aux Chrétiens de Corinthe nous conscientisent sur la diversité des dons spirituels dont le Saint-Esprit a librement pourvu l’Eglise, en vue du bien de tous. Ces dons-là sont spécifiquement appelés « charismes ». Ils ne doivent être ni recherchés témérairement, ni éteints, mais reçus avec action de grâce, discernés avec sagesse, et exercés avec prudence1.
Prophétiser, c’est parler devant l’assemblée, pour lui exposer la volonté divine. C’est aussi annoncer des événements à venir. L’accomplissement des prédictions faites par le prophète apparaît donc comme un critère de discernement entre vrais et faux prophètes ; pourtant, il s’agit d’un critère insuffisant. En effet, Dt 13, 2-4 appelle à tenir pour authentique un prophète quand l’exercice de son ministère porte comme fruits la conversion du peuple et sa fidélité à Dieu2.
Le prophétisme a connu en Israël une évolution intéressante. Comme les prophètes de tout le Proche-Orient ancien, ceux d’Israël recevaient leurs inspirations en situation d’exaltation, de surexcitation, de délire, voire de transe relevant de l’initiative divine3 ou volontairement provoquée grâce au rythme d’instruments de musique tels que des harpes, tambourins, flûtes et cithares4. Le message divin leur parvenait sous forme de songes, visions, ou oracles.
Petit à petit, la primauté qui sera donnée à l’écoute par rapport au voir dans le domaine de la foi, se vérifiera également dans les termes désignant les porte-paroles de Dieu : on ne parlera plus de « voyant », mais de « prophète », comme en témoigne un insistant commentaire parenthétique en 1 S 9, 9-115. Pour communiquer la parole reçue, les prophètes posaient des actions symboliques et exhortaient courageusement non seulement le peuple, mais aussi les rois, prêtres, juges. Le prophète apparaît alors comme un dernier rempart pour la protection des plus faibles dans une situation de corruption généralisée, souvent au risque de sa vie.
Il est heureux qu’aujourd’hui encore, le Saint-Esprit accorde à l’Eglise des charismes de prophétie, qui se manifestent par le parler en langues ou la communication de paroles intelligibles. Sur cette question, les épîtres pauliniennes sont une précieuse aide pour savoir ce qui doit être prioritairement valorisé. De fait, dans les différentes listes de charismes dressées par Paul, il en est un, la prophétie, qu’il mettait en bonne place6 ; et un autre, les langues, souvent cité en dernière ou avant-dernière position7. Ainsi, Paul prenait le contre-pied des Chrétiens de Corinthe qui considéraient plus le parler en langues que la prophétie, du fait du caractère plus mystérieux du premier par rapport au second. Paul leur proposait ainsi de réviser leur hiérarchisation des dons, en fonction, non de leur étrangeté, mais de leur utilité pour l’édification de l’assemblée8.
Le parler en langues, quand il est une prophétie, est utile pour mobiliser l’attention de tous. Alors, si dans l’assemblée quelqu’un a le charisme de l’interprétation des langues, il peut clairement rapporter le sens de ce qui a été dit en langues, tandis que tous sont bien attentifs. A ce propos, de très beaux témoignages ont été rapportés dans des groupes de prière9. Pourtant, il faut reconnaitre et accepter que sans le don d’interprétation, la prophétie en langues ne sert à rien10. Le chant en langues, par contre, n’a pas à être interprété : il s’agit d’une prière qui s’adresse à Dieu et non à l’assemblée.
En définitive, il convient qu’en Eglise, tous les dons soient accueillis avec joie, discernés avec prudence par la communauté, exercés avec humilité pour le bien de cette dernière. Ils ne sont pas une marque ou garantie de sainteté. C’est pourquoi, la charité doit leur être préférée. D’ailleurs, elle ne passera jamais, alors que tous les autres charismes sont partiels et appelés à cesser11.
Léonie Sarr
1 Cf. Concile Vatican II, Constitution dogmatique sur l’Eglise Lumen gentium n° 12 § 2, 21 novembre 1964.
2 Dt 13, 2-4 dit bien : Suppose qu’arrive chez toi un prophète ou un diseur de songes ; il t’annonce un signe ou un prodige, et ce signe ou ce prodige qu’il t’a prédit, se réalise. Si alors il t’invite à suivre et à servir d’autres dieux que tu n’as pas connus,tu n’écouteras pas les paroles de ce prophète ou de ce diseur de songes ; car c’est Yahvé ton Dieu qui te met à l’épreuve pour savoir si tu l’aimes de tout ton cœur et de toute ton âme.
3 1 S 19, 20 + : 20 Alors Saül envoya des hommes pour s’emparer de David. Lorsqu’ils rencontrèrent la bande des prophètes en train de prophétiser, avec Samuel à leur tête, l’esprit de Dieu s’empara des envoyés de Saül, qui se mirent à prophétiser. 21 On le fait savoir à Saül : il envoie d’autres messagers, et voici qu’ils prophétisent eux aussi. Pour la troisième fois Saül envoie des messagers, et ils se mettent encore à prophétiser. 22 Alors il part lui-même pour Rama et arrive à la grande citerne qui se trouve à Sékou. Là il interroge : “Où sont Samuel et David ?” On lui répond : “Ils sont aux Cellules, près de Rama.” 23 Et tandis qu’il se rend aux Cellules près de Rama, l’esprit de Dieu s’empare de lui : il continue sa marche en prophétisant, jusqu’à son entrée aux Cellules, près de Rama. 24 Lui aussi retira ses vêtements et prophétisa devant Samuel, jusqu’à ce qu’il s’écroule. Il resta nu sur le sol tout le jour et toute la nuit. C’est pour cela que l’on dit : “Saül est-il aussi parmi les prophètes ?”
4 1 S 10, 5 + : 5 Ensuite tu arriveras à Guibéa-de-Dieu, où il y a un commissaire Philistin. Aussitôt entré en ville, tu croiseras une bande de prophètes qui descendent du Haut-Lieu avec harpes, tambourins, flûtes et cithares, tous en train de prophétiser.
5 1 S 9, 11-9 : Sur le chemin qui montait à la ville, ils rencontrèrent des jeunes filles qui sortaient pour puiser de l’eau. Ils leur demandèrent : “Le voyant est-il là ?” Car autrefois en Israël on disait : “Allons chez le voyant” pour dire qu’on allait consulter Dieu. Car on ne parlait pas de prophètes comme aujourd’hui, mais de voyants.
6 Nous pouvons citer plusieurs listes de charismes dressées par l’Apôtre où la prophétie arrive en première ou deuxième position :
- Rm 12, 6 : Es-tu prophète ? Es-tu diacre ? Es-tu chargé de la formation ?
- 1 Co 12, 28 : En premier, ceux que Dieu a fait apôtres dans son Église. À la deuxième place les prophètes. À la troisième, les maîtres. Ensuite viennent le pouvoir des miracles, puis les charismes de guérison, l’aide mutuelle, la capacité de gouverner et les différents genres de langues.
- Ep 4, 11 : Et quels sont ses dons ? Les uns sont apôtres, les autres prophètes, les autres évangélistes, les autres pasteurs et enseignants.
7 Citons quelques références où Paul nomme en dernier ou avant-dernier lieu le charisme des langues :
- 1 Co 12, 8-10 :L’un reçoit de l’Esprit une parole de sagesse ; chez l’autre c’est une parole de connaissance selon le même Esprit ; un autre a dans le même Esprit la foi ; un autre reçoit les charismes de guérison, dans le même Esprit ; un autre reçoit le pouvoir des miracles, un autre reçoit la prophétie, un autre sait reconnaître les esprits, un autre a quelque don de langues, un autre interprète ces langues (1 Co 12, 8-10)
- 1 Co 12, 27-28 : Vous êtes le corps du Christ et chacun est membre à sa place. En premier, ceux que Dieu a fait apôtres dans son Église. À la deuxième place les prophètes. À la troisième, les maîtres. Ensuite viennent le pouvoir des miracles, puis les charismes de guérison, l’aide mutuelle, la capacité de gouverner et les différents genres de langues.
8 En 1 Co 14, 2-5, Paul écrit : Celui qui parle dans une langue, parle à Dieu mais non aux hommes. Personne ne le comprend quand il dit en esprit des choses mystérieuses. Par contre, quand on prophétise, on affermit les autres, on les encourage et on les instruit. Celui qui parle dans une langue s’affermit lui-même, tandis que le prophète affermit l’Église. J’aimerais que tous vous parliez en langues, mais je préférerais vous voir prophétiser.
9 Un prêtre de nationalité allemande, missionnaire au Sénégal a rapporté qu’en vacances dans son pays, il a eu l’occasion de participer à une retraite au cours de laquelle une jeune fille allemande, n’ayant jamais quitté son pays, s’est mise tout d’un coup, à dire nouyou nala Mariama, fess ngak yiw, Boromb ba ngék yow… Le prêtre a alors indiqué que cette fille était en train de dire la prière de l’Ave Maria en wolof ; langue que la jeune ne connaissait absolument pas. Interprétant ce fait comme le signe que Dieu les appelait à une prière mariale, ils ont médité un chapelet ; ce qui leur a fait beaucoup de bien !
10 Cf. 1 Co 14, 28 : Si personne n’est là pour interpréter, que ces gens se taisent dans l’assemblée et gardent leur parler en langues pour eux-mêmes et pour Dieu.
11 Cf. 1 Co 13, 8-10 : La charité ne passe jamais. Les prophéties? Elles disparaîtront. Les langues? Elles se tairont. La science? Elle disparaîtra. Car partielle est notre science, partielle aussi notre prophétie. Mais quand viendra ce qui est parfait, ce qui est partiel disparaîtra.
