L’insulte, ce poison de nos débats publics

Alors que les récents échanges houleux entre personnalités publiques relancent le débat sur la dégradation du discours politique au Sénégal, notre contributeur Habib Léon Ndiaye s’interroge sur les dérives d’une société où l’invective est devenue un mode d’expression banalisé. Entre tradition de parole mesurée et réalité d’une communication politique souvent abrasive, l’auteur nous invite à un examen de conscience collectif pour restaurer l’éthique du dialogue dans l’espace public sénégalais.

« Les marques du fouet disparaissent, la trace des injures, jamais. »
Proverbe africain

« La flèche perce le corps, mais l’insulte transperce l’âme.»
Baltasar Gracian, artiste, écrivain et philosophe

Le dictionnaire Larousse définit l’insulte comme « parole ou acte qui offense, qui blesse la dignité » ou encore « ce qui constitue une grave atteinte à quelque chose ».

La finalité ou le but de l’insulte c’est donc de faire mal, de porter atteinte à l’image, à l’honorabilité, au respect et à la réputation. Insulter, c’est toucher l’être humain dans son amour-propre, sa valeur personnelle, sa fierté et dans l’estime qu’il se fait de lui-même.

Qu’elle s’exprime par le verbe ou qu’elle prenne la forme d’un acte, l’insulte est une atteinte profonde à l’individu ou à la communauté dans ce qu’il ou ce qu’elle a de plus noble : son estime, son amour personnel.

Durant mon retrait momentané de la toile (même si j’ai fait quelques posts symboliques) pour les raisons liées à la coïncidence, voire concomitance, de la double sacralité du ramadan et du carême, j’ai, comme bon nombre de concitoyens, suivi l’agitation frénétique autour du terme « mentir » soit dans sa forme conjuguée ou nominale.

Le point de déclenchement étant l’échange verbal, lors de l’émission « Jakaarlo Bi », entre le chroniqueur Badara Gadiaga et l’Honorable député Amadou Ba. Le premier ayant, en réponse à l’intervention du second, soutenu qu’il mentait.

Depuis, le débat s’est installé, divisant les sénégalais, selon que ce terme suscitait de l’indignation ou qu’il était considéré comme une juste réplique, voire répétition, d’une attitude déjà présente dans nos débats publics ou nos rapports interpersonnels.

Mais au fond que signifie « mentir »?

« Dissimuler, déguiser volontairement la vérité, nier ou taire ce qu’on devrait dire », nous apprend encore le Larousse.
Altérer, falsifier, déformer délibérément ce qui est conforme à la réalité, c’est lui ôter sa substance, sa quintessence, son essence.

Mentir est en vérité une faute bien répréhensible, car l’action de mentir est intentionnelle, voulue avec, naturellement, un objectif recherché : dissimuler, déformer une réalité factuelle pour la vider de son sens ou encore nuire, faire mal à autrui.
Le mensonge érode, ainsi, la confiance, détruit les relations et sape la crédibilité.

Sous ce rapport, celui qui ment à l’encontre de quelqu’un n’offense-t-il pas ce dernier ? Celui qui ment à toute une communauté, ne fait-il pas du tort à celle-là ?

Or, pourquoi devrions-nous être tolérants vis-à-vis du menteur et inflexibles, sentencieux à l’endroit de celui qui relève ce mensonge ?

Ou, en d’autres termes, comment pouvons-nous absoudre le menteur et condamner celui qui signale le mensonge ?

Entendons-nous bien, dans cette affaire, je ne cherche point à distribuer de bons ou de mauvais points ou à dire péremptoirement qui a tort ou qui a raison entre les deux précités.

À leur place, d’ailleurs, je me garderais de verser dans un tel débat, surtout dans le cadre d’une émission télévisée.
De même, je m’abstiendrais de tenir des propos susceptibles d’être qualifiés de mensongers, tout comme je m’interdirais de traiter mon interlocuteur de menteur.

Par contre, je ne puis m’empêcher de relever l’incohérence et l’inconstance de nos postures, de nos jugements selon que l’on se considère victime aujourd’hui, après avoir été bourreau hier ou inversement.

Car, au fond, le sens des mots n’a pas évolué entre-temps. Mensonge, vérité, insulte et politesse ont gardé chacun sa signification.

Cependant, nous, nos positions et nos places ont changé et nos grilles d’appréciation avec. Notre indignation est à géométrie variable et notre jugement est rendu suivant l’inclination de nos intérêts autour de l’astre politique.

On observe un silence coupable tant que le coup donné ne nous atteint pas..on rit sous cape quand il est donné à notre adversaire.

Aussi, avons-nous fini de faire de notre espace public, physique comme virtuel, le déversoir et le dépotoir de nos insanités, de nos grossièretés, de notre ignominie tout court.

La politique, champ par essence de confrontation des idées, soutenues par de fortes valeurs sociales et humaines, est devenue le terreau qui alimente notre méchanceté d’homme et la sève nourricière de nos folies incontrôlées.

On la soustrait de notre moule de valeurs et de règles éthiques.
Elle apparaît comme un segment de notre vie, en-deçà de la moyenne des règles de bienséance et de courtoisie, où tous les écarts et les excès sont permis. On condamne quand on se sent victime et on justifie quand on est dans la peau du bourreau.

Le mal est chronique et ne date pas d’aujourd’hui. Il n’est pas non plus une spécificité sénégalaise. Les réseaux et médias sociaux n’ont qu’un effet amplificateur.

Par respect pour mes lecteurs, je ne reviendrai pas sur certains propos insultants proférés par des personnalités publiques, notamment politiques. Dieu sait qu’ils sont légion.
Il en est de même des injures débitées par d’illustres inconnus dont la renommée s’est bâtie grâce à l’« insultomètre » que sont devenus les réseaux sociaux.

L’insulte, autrefois perçue, dans nos sociétés traditionnelles comme une marque d’irrespect et un affront à la dignité, s’est progressivement installée dans l’espace public sénégalais, au point de devenir un mode d’expression politique.

Des plateaux de télévision aux débats politiques, en passant par les réseaux sociaux, elle semble être devenue un moyen d’expression banalisé, voire encouragé, comme en témoigne l’aura de certains insulteurs publics portés en héros, notamment au sein de notre diaspora.

Pourtant dans notre processus d’éducation sociale, la famille, le cercle d’amis, le quartier, les lieux initiatiques ont toujours été des écoles de la parole responsable, mesurée, fondée sur le respect et la retenue.

Les parents et les aînés, d’une manière générale, y enseignent aux plus jeunes l’art de s’exprimer avec sagesse, d’user de l’ironie sans blesser et d’argumenter sans verser dans l’attaque personnelle ou familiale.

On pouvait même connaître des pages sombres ou peu glorieuses d’une famille ou d’une lignée, mais jamais elles n’étaient exposées en public.

Le respect de la dignité de l’autre, la discrétion, jusqu’à la tonalité du verbe, sont des principes et des vertus qui guident la parole et la prise de parole en public.

Or, aujourd’hui, ces repères semblent s’effacer devant la montée d’un langage violent, où l’invective remplace le débat d’idées, polarisant ainsi notre société et alimentant un climat de haine.

Plutôt que de bâtir une société de rencontres et d’interactions, nous dressons des murs de distanciation et des clôtures pour nous barricader, selon nos accointances ou nos affiliations politiques.

L’insulte devient le baromètre de la pertinence au détriment de la réflexion et de l’argumentation.

S’érigeant contre ce qu’il considère comme des dérives inacceptables, Monsieur le Premier ministre, lors de la séance de « Questions au Gouvernement », du 14 avril 2025, a promis dorénavant de faire appliquer la tolérance zéro.

Il est vrai que l’on pourrait concéder aux responsables politiques, aux hommes de médias, aux personnalités publiques, d’une manière générale, leur faiblesse d’hommes.
Ils sont exposés à la faillibilité. Qui ne l’est pas du reste ? Qui pour jeter la première pierre ? Pas moi, en tout cas !

Il est tout aussi vrai que quand on investit l’espace public ou politique, on ne signe pas un pacte de sainteté, autrement on serait sur les tableaux de la canonisation.

On ne leur demande pas non plus la perfection car, pour paraphraser le Pasteur Martin Luther King, cet attribut appartient à la divinité céleste et non aux abysses de la nature humaine.

Mais, nous sommes en droit d’exiger d’eux et de leur suite un pacte de responsabilité, un code de conduite et d’honneur reposant sur le respect et la considération, sur la courtoisie et la bienséance.
« Le prince doit lui même s’adonner à la pratique des vertus, et ensuite engager son peuple à les pratiquer » nous dit le sage Confucius.

Pensons-nous une seconde à notre progéniture qui nous observe, au legs que nous lui laisserons, dans un monde où le numérique permet de stocker, pendant très longtemps, ces pratiques et propos qui ne nous honorent guère ?

Il ne faudrait pas que, dans notre effrénée course à l’échalote, l’on puisse tous les excès s’autoriser. Proférer des avanies, jeter l’opprobre et le discrédit sur tout ce qui paraît contraire à notre démarche, à nos intérêts, relève simplement de la vilenie, de la basse manœuvre politique.

Il y a, dans une société démocratique, des digues qui ne devraient jamais céder quelle que soit la puissance des vagues qui s’y abattent tout comme des haies à ne point franchir.

Le respect, l’élégance et la courtoisie, même dans l’adversité, sont en politique ce que sont en amour la tendresse, l’attention et la bienveillance, malgré quelques infidélités.

Il devient, dès lors, urgent, dans un sursaut collectif et salutaire, d’œuvrer à retrouver le sens du débat respectueux et constructif, celui qui élève et ennoblit et non celui qui rabaisse et humilie.

Mais, il ne faut pas qu’on s’y méprenne ou qu’on se trompe de remède à notre mal. La solution à ce problème ne passera pas par une judiciarisation à outrance de la vie publique.

On ne soigne pas les blessures infligées par la langue au moyen des chaînes de la détention, mais plutôt par l’éducation à la parole responsable, citoyenne et par l’élévation de la conscience collective. Car, le respect ne se décrète pas par la loi et ne s’obtient pas par l’obscurité des geôles, il s’inculque par la culture et s’attire par notre posture.

Alors, hommes politiques, acteurs de la presse, leaders d’opinion, société civile, éducateurs, chefs religieux et coutumiers, chefs de famille, tous nous avons un rôle à jouer, une mission à remplir pour restaurer l’éthique du dialogue et du débat constructifs et rappeler que la force d’un argument ne réside pas dans la violence ou la résonance de la parole, mais dans sa justesse et sa pertinence.

Redonnons au verbe responsable et à la vertu la place qu’ils ne devraient jamais quitter dans nos écoles de partis, dans nos rédactions, nos administrations, nos quartiers et nos familles.

Car, si l’insulte devient la norme de nos échanges et le vecteur de nos interrelations sociales, c’est tout un pan de notre héritage culturel qui s’effondre, au risque de fragiliser notre vivre-ensemble.

Vive la République !
Vive le Sénégal !

HLN

Par engagement pour la République et par amour pour la patrie

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